La stratégie climat : pourquoi et comment ?
La stratégie climat constitue le socle des documents de planification, tels que le futur Sdage ou le programme d’intervention. Elle vise à renforcer l’efficacité des actions menées, en identifiant les synergies d’impact et en intégrant pleinement les enjeux d’adaptation et d’atténuation dans les réflexions et les décisions stratégiques.
5 grands principes structurants
Cinq grands principes structurants et trois conditions de réussite guident cette stratégie, pour en faire un outil opérationnel et intégrateur pour les territoires et les acteurs concernés.
1. Avoir une analyse systémique
2. Agir à la source des dégradations en termes d'actions et de planification
3. Porter des actions multi-objectifs et viser des effets de synergie
4. Faire évoluer les modèles existants et travailler à l'émergence de nouveaux modèles
5. Renforcer et tisser les réseaux d'acteurs aux différentes échelles territoriales pour faciliter la diffusion des connaissances, la coopération et la prise de décision
Une analyse systémique
Elle invite d’abord à adopter une approche systémique, pour mieux prendre en compte les interactions entre les milieux, les usages et les pressions qui s’exercent sur les territoires.
L’analyse globale permet en effet d’identifier :
- Des chaînes de causalité pouvant être longues avec des conséquences indirectes.
Par exemple : l’augmentation des températures génère des chaleurs plus intenses durant l’été (canicule). L’évaporation augmente et les sols sont plus secs et moins perméables (sécheresse conduit à des sols « durs »). Ces sols durs favorisent une augmentation du ruissellement et donc de l’érosion. L’érosion accrue génère des apports polluants notamment particulaires et le colmatage des milieux aquatiques.
- Des causes d’origines multiples
Par exemple : la dégradation de la qualité de l’eau est la conséquence de nombreux facteurs : les rejets polluants (Collectivités / Industriels / Agricoles), la baisse de la quantité d’eau (dilution moindre), l’augmentation de température de l’air et de l’eau.
- Des causes issues d’impacts de « systèmes » différents de celui de l’eau
Par exemple : la politique d’aménagement d’un territoire et donc d’un bassin versant détermine notamment la demande en eau liée à l’énergie, à l’irrigation et au logement, mais aussi l’occupation du sol (imperméabilisation, déforestation…)
Agir à la source des dégradations
Elle propose ensuite d’agir à la source, pour prévenir les déséquilibres plutôt que de les corriger.
Chaîne d'interaction simplifiée causes conséquences : chaîne d'impact liée à l'augmentation des précipitations
© Agence de l'eau Loire-Bretagne
Chaîne d'interaction simplifiée causes conséquences : chapine d'impact liée à l'augmentation des précipitations
Agir au maximum sur la cause amont d’un problème permet d’agir sur les conséquences directes ou indirectes associées à cette cause. Eviter l’érosion des sols (rang 2), en agissant sur la limitation du ruissellement (rang 1), favorise également l’infiltration dans le sol (rang 2). Les bénéfices de cette action sont multiples (rang 3)
Schéma issu de la « Stratégie climat du bassin Loire-Bretagne – adaptation et atténuation « Transformer les intentions en actions », 2025
Agir au maximum sur la cause amont d’un problème permet d’agir sur les conséquences directes ou indirectes associées à cette cause.
Par exemple : éviter l’érosion des sols (rang 2), en agissant sur la limitation du ruissellement (rang 1), favorise également l’infiltration dans le sol (rang 2). Les bénéfices de cette action sont multiples (rang 3).
Deux niveaux d’actions : planification et mise en œuvre
Par exemple : travailler à la réduction du ruissellement en zone urbaine grâce à des projets favorisant l’infiltration comme l’aménagement de noues et la désimperméabilisation de la chaussée, apporte des effets positifs sur la qualité de l’eau, la température de l’air en ville, mais également sur le bien-être des habitants. Toutefois ces actions relèvent généralement d’autres politiques qui doivent intégrer ces objectifs dans le cadre de leurs documents de planification de l’urbanisme (PLU) ou de l’aménagement du territoire (SCOT). De même, la prise en compte dans les PLU des enjeux de désimperméabilisation permettra de diminuer le besoin en ouvrages de gestion de type bassin tampon.
Porter des actions multiobjectifs et viser des effets de synergie
Elle encourage également des actions à bénéfices multiples, conciliant adaptation, préservation de la ressource et qualité des milieux. Pour cela :
> Concilier les enjeux
Au travers de l’analyse systémique et des enjeux identifiés, il est possible que la mise en œuvre de certaines actions entrave le bénéfice d’une autre (un barrage permet de stocker de l’eau et/ou
de soutenir un débit d’étiage mais affecte la continuité du cours d’eau). Dans le contexte de dérèglement climatique, il est indispensable de favoriser les actions multiobjectifs qui répondent à plusieurs enjeux tout en entrainant le moins possible d’effets négatifs.
Par exemple : l’impact du dérèglement climatique sur les débits estivaux nécessite de mettre en œuvre une démarche de gestion quantitative équilibrée et durable. Cette démarche répond à la fois aux enjeux de partage de l’eau et aux enjeux de qualité, en tenant compte des besoins des usages et des milieux aquatiques (analyses HMUC).
> Favoriser les effets de synergie
Par exemple : la gestion équilibrée des volumes prélevables répond aux exigences de débit de bon fonctionnement des milieux aquatiques. La préservation et la restauration de la ripisylve réduit significativement la température de l’eau notamment en tête de bassin. Au travers d’objectifs différents mais liés entre eux (amélioration des débits et baisse de la température de l’eau), ces deux actions combinées ont un bénéfice plus important sur les milieux aquatiques.
> Élargir la réflexion hors du système « eau »
Le rapport de 2009 du conseil économique pour le développement durable « Économie de l’adaptation au changement climatique » indique que les stratégies doivent prendre en compte la cohérence (et les conflits) avec d’autres objectifs politiques et politiques sectorielles pour rechercher le maximum de synergie.
Par exemple : la mise en place de plans d’occupation des sols plus restrictifs en zone inondable, permet la réduction du risque d’inondation en synergie avec la protection d’espaces naturels pouvant être sensibles. Cependant, les contraintes sur le bâti s’opposent parfois à la politique de développement des collectivités.
Ces oppositions ou synergies peuvent s’exprimer sous forme de coûts associés ou de cobénéfices monétaires (par exemple le risque assurantiel en zone inondable). On recherchera en priorité les mesures sans regret pour lesquelles les cobénéfices justifient à eux seuls la mise en place de la mesure.
Faire évoluer les modèles existants et travailler à l'émergence de nouveaux modèles
La stratégie vise aussi à faire évoluer les modèles d’aménagement et de gestion pour les rendre compatibles avec les nouvelles contraintes climatiques.
Par exemple : le concept « une seule santé » (« one health » en anglais) illustre ce nouveau type de modèle. Notre santé n’est qu’une des facettes d’une seule et même santé.
Cette manière d’aborder le sujet, permet de raisonner sur l’ensemble du système et trouver des solutions qui répondent à la fois à des enjeux de santé humaine et animale et des enjeux environnementaux.
De nouveaux modèles adaptés aux défis climatiques et pleinement intégrateurs des enjeux environnementaux, sociaux, économiques sont nécessaires. On parlera de modèle ou de trajectoire climato-résilient.e.
Par exemple : une action d’économie d’eau peut être indispensable à réaliser, mais elle atteindra toujours un « plafond d’optimisation » qui ne pourra être dépassé. La modification de la perception culturelle de la ressource en eau par les différents usagers est nécessaire pour dépasser cette limite.
Un modèle climato-résilient doit privilégier l’adaptation anticipative, qui consiste à agir avant que les impacts ne se produisent pour réduire la vulnérabilité, limiter les conséquences et apporter des bénéfices nouveaux. L’adaptation réactive, qui consiste à réagir aux impacts du changement climatique, lorsqu’ils se produisent permet de répondre aux impacts non anticipés ou anticipables.
Par exemple : il est nécessaire d’évacuer les personnes d’une zone inondée et de les réinstaller dans une zone plus sûre, c’est de l’adaptation réactive ; changer le plan d’occupation des sols pour éviter les constructions en zone inondable est de l’adaptation anticipative.
Renforcer et tisser les réseaux d'acteurs aux différentes échelles territoriales
Enfin, elle souligne l’importance de renforcer le réseau d’acteurs, afin de favoriser la coopération, le partage d’expertise et la cohérence des interventions à toutes les échelles.
> Diffuser la connaissance : l’accès à l’information est une priorité et doit être facilité. Quel que soit le domaine concerné, le partage des connaissances scientifiques à tous les niveaux permet d’alimenter et d’accélérer les processus décisionnels. Il s’agit de mettre à disposition des acteurs des outils permettant de diffuser mais aussi de partager des données scientifiques territorialisées, tels que ClimaDiag Commune ou le portail DRIAS-Eau développés par Météo France.
> Accélérer la dynamique, en renforçant les réseaux et en organisant la coopération dans le domaine de l’eau : la diffusion de l’information sur un sujet particulier sera facilitée au travers du renforcement des réseaux thématiques existants pour des acteurs ayant les mêmes champs de compétence. Cela peut se traduire par la mise en commun et le partage des informations existantes notamment à travers des bases de données capables de communiquer entre elles. Les réseaux doivent favoriser la diffusion rapide des retours d’expérience locaux, car il n’y aura pas de « solutions toutes prêtes » adaptées à chaque cas, mais le plus souvent des réponses territoriales inspirantes pour d’autres territoires.
> En coopérant avec d’autres domaines : le renforcement des réseaux thématiques doit s’accompagner d’une mise en relation de ces réseaux entre eux. Cela permettra d’établir les interconnexions nécessaires à la mise en œuvre d’une approche systémique. Ce tissage, s’il est territorial et diversifié, rend les acteurs interdépendants et facilite l’entraînement d’un territoire dans une trajectoire commune.
3 conditions de réussite
La réussite de la stratégie climat repose sur 3 conditions essentielles, qui en garantissent à la fois la pertinence et l’efficacité.
Illustration des 3 conditions de réussite
© Agence de l'eau Loire-Bretagne
La réussite de la stratégie climat repose sur 3 conditions essentielles, qui en garantissent à la fois la pertinence et l’efficacité.
L’acceptabilité par la société : les transformations à engager doivent être comprises, partagées et soutenues par l’ensemble des acteurs concernés, afin de faciliter leur mise en œuvre dans la durée.
La sobriété, qui consiste à rechercher une utilisation plus raisonnée des ressources et à privilégier des trajectoires de développement compatibles avec les limites du vivant.
L’adaptabilité, indispensable pour ajuster les actions aux évolutions du climat, aux spécificités des territoires et à l’incertitude des trajectoires futures
- L’acceptabilité par la société : les transformations à engager doivent être comprises, partagées et soutenues par l’ensemble des acteurs concernés, afin de faciliter leur mise en œuvre dans la durée.
- La sobriété, qui consiste à rechercher une utilisation plus raisonnée des ressources et à privilégier des trajectoires de développement compatibles avec les limites du vivant.
- L’adaptabilité, indispensable pour ajuster les actions aux évolutions du climat, aux spécificités des territoires et à l’incertitude des trajectoires futures.
Ces trois conditions constituent un socle indispensable pour inscrire l’action publique dans le temps long et renforcer la résilience des territoires face au changement climatique.
Mathilde Hoareau, cheffe de projet - Direction de l’évaluation et de la planification de l’agence de l’eau
Mathilde Hoareau
© Agence de l'eau Loire-Bretagne
« Le changement de paradigme imposé par le dérèglement climatique nous oblige à repenser en profondeur nos modes d’action. Nous ne pouvons plus nous projeter dans une logique linéaire ni nous appuyer sur les tendances passées pour orienter nos décisions. La poursuite des tendances actuelles ne vaut plus.
C’est toutefois une opportunité de créer du lien entre les thématiques et les politiques publiques. Il faut réviser nos concepts et réflexions pour voir autrement et adopter un regard plus systémique. Cela implique de dépasser les logiques de silo et de travailler de manière transversale et coordonnée avec les partenaires en particulier sur les émissions de gaz à effets de serre.
Sans effort sur l’atténuation du changement climatique, nous ne serons pas en mesure d’atteindre nos objectifs d’adaptation. »
